La désespérante finitude des haricots en bocaux

J’ai beaucoup de peine quand je vois un bocal rempli de haricots, tous bien droits, serrés dans leur uniformité, tous pâlots dans le bain de leur absence de liberté. Ils ne disent trop rien (des haricots en bocaux ça ne parle pas, hein) mais je donne fort à parier qu’ils rêvent de potagers, de pluies et de flaques, de boue tendre, d’air frais qui gifle la feuille, d’un vent fort qui leur tord la tige dans de brusques parfums de printemps et d’impalpables saisons. Ils savent que c’est cette éperdue liberté perdue qui leur donne une couleur particulière, un goût. Et que c’est ça, justement, qui donne l’envie de s’approcher, de s’émouvoir, de cueillir, de se nourrir. Parce que quand on les regarde comme ça, on comprend vite qu’ils n’ont plus trop d’intérêt : ils ont perdu leur couleur, leur fougue, leur vitalité. Ils ont été triés, dégrossis et taillés, ils ont bu la tasse de la conformité. Il suffit d’en mettre deux ou trois en bouche pour goûter au gâchis. Un bocal de haricots Bonduelle, c’est un truc résolument anti-Babel : plus rien ne se manifeste de qui est qui, tout les individus parlent le même langage, lisse et comestible, ceux qui étaient un peu tordus, un peu fêlés, un peu autres ont été virés du bocal. Il ne faut pas que ça transpire, que ça fasse tache, que ça déborde. Le langage a été ajusté, régulé, mesuré. Chaque individu dans le bocal a perdu sa singularité, son unicité, sa voix d’altérité, flottant dans un bocal standardisé, lavé et stérilisé (vague sentiment d’éternité).

Dans quel bocal a-t-on coincé le langage de la Parole ? Je ne parle pas de ce qu’elle est en soi. Non, je parle du fait qu’elle est vivante, qu’elle est nomade au-dedans de nous, je parle du mouvement qu’elle contient. Ce qui se dit au-delà de ce qui est écrit. La plupart du temps, nous ne voulons pas de l’amoureuse violence de la Parole, et mettons beaucoup d’application à la diluer dans nos dogmes, nos certitudes, nos surdités. Le désir d’en savoir plus sur ce langage qui nous échappe manque si souvent à nos cœurs, et attise ainsi la difficulté de réconciliation : or si le langage de Dieu nous échappe, nous ne pouvons pas restaurer la relation à nous-mêmes. Car quel est le langage intelligible du relationnel ?

Cette histoire de haricots, ce n’est ni une fable ni une farce. C’est juste une métaphore. Nous chrétiens alignés en églises comme autant de haricots en bocaux. Ce genre d’idée. C’est désagréable ? C’est dérangeant ? Exactement ce que la plupart des gens qui s’agitaient autour de Jésus se disaient. Pouah, ce message !

A vrai dire, l’immense créativité du langage de Jésus s’exprime dans une langue métaphorique d’une grande puissance, truffée d’images, tissée de paraboles. Il est la parabole vivante de Dieu. On ne le dira jamais mieux Lui qu’avec des paraboles et des métaphores. Le rêve serait de retrouver la force qui existait avant que l’homme ne veuille tout emprisonner dans des théories. Peu importe, par exemple, de préciser ce qu’il en est d’une double-nature. L’essentiel est de reconnaitre Jésus comme porteur de l’Esprit de Dieu. Et donc de découvrir en lui la parabole vivante de Dieu. On peut essayer de le retourner comme on veut, dans ce qu’il dit Jésus ne propose pas de théorie. Il n’apporte pas une doctrine. Il interpelle. Il va vers l’avant, déconcerte par l’usage fréquent de paraboles, de métaphores, d’images ou de symboles. Ces figures ne sont pas seulement décoratives. Et évidemment nous voulons tenter de les comprendre. Evidemment nous vivons dans le désir de détenir, sinon des certitudes, du moins des notions cohérentes. La parabole peut donc paraitre approximative, quand ce n’est pas obscure. Déjà les disciples s’en offusquaient. Car ouais, c’est vrai : la métaphore est un animal étrange, mais passionnant. La métaphore a sa vie propre, son battement intime, ses saisons : si elle ne parle pas toujours, elle vibre d’une dynamique essentielle qui vise à révéler le sens. Sa portée réveille. Elle devient vivante. Elle donne à penser. Si elle n’explique pas vraiment, elle propose un monde, dans lequel il nous est possible d’exister. Dans ce monde, nous pouvons vivre pleinement, avec nos possibles les plus propres, les plus singuliers. Pourquoi Jésus parlait-il en paraboles ? Pour décocher la puissance métaphorique de sa Parole. Pour nous aider à y toucher. Pour nous guider vers le dedans de nous.

Dans notre histoire de la chrétientude des choses, on peut trouver bien des exemples similaires. Allez, hop : le salut. Cette intuition figure parmi les plus anciennes du christianisme. On l’a exprimée de multiples manières. On a parlé du Royaume, de la nouvelle naissance, de la vie éternelle, et même de la résurrection de la chair. C’était là une métaphore. Les chrétiens n’attendaient pas la reconstitution surnaturelle des molécules de leurs corps. Ils affirmaient qu’il est possible d’entrer dans le Royaume, non pas en morceaux, mais avec la totalité de notre être. La résurrection de la chair était une manière de dire l’espérance : nous entrerons dans la vie éternelle, nous n’y serons pas morcelés, nous y vivrons en totalité. Mais la métaphore est devenue un dogme. On l’a comprise de manière matérielle. Elle a perdu son pouvoir d’évocation, sa saveur et son éclat. Elle n’éclaire plus la foi. Cela ne remet pas en question l’intuition qu’elle a pu exprimer, non, le salut reste au cœur de notre foi. Mais il faudrait la formuler différemment. Jésus est venu nous proposer un monde. Nous pouvons y entrer, avec la grandeur et la fragilité de notre condition humaine. Nous pouvons y vivre, en étant pleinement nous-mêmes. Le rencontrer, c’est découvrir l’univers nouveau qu’il est venu fonder.

De même, des gestes symboliques ont fini par se retrouver stérilisés dans le bocal rassurant des doctrines et y ont noyé leur saveur. Exemple : partager la cène, c’est exprimer la foi, la reconnaissance, l’émerveillement du vivant en nous. On y a vu une action supposée concrète. On l’a comprise comme la transformation matérielle d’un morceau de pain. Le symbole a été ensuite cadré, sacralisé, rationalisé, enclos dans un système verrouillé de certitudes et d’habitudes. Or il aurait fallu en retrouver la signification nue : Jésus, à table avec ses potes, à partager l’impartageable. Un amour vrai, authentique, honnête et profond, dans un pur élan de tendresse et de générosité. Manger ensemble, quoi. Le plaisir immense se nourrir les uns les autres. Notez qu’en général quand il va se passer un truc, Jésus est à table. Génial, hein ? Oui, donc : cette prière du partage, le fait même de partager un repas devrait nous inspirer un temps vrai de reconnaissance. Or tant de fois on l’expédie en vitesse (dépêche-toi de prier, ça va être froid), on en fait un langage fatigué. En demandant à Dieu de bénir le poulet, les frites, les radis et les mains qui ont pelé les radis. Pauvres radis que l’on pensait peut-être empoisonnés …

Et bien pareil, dans foule de cas les doctrines de la foi sont faites de mots et de gestes usés. C’est pourquoi elles font leur temps. On veut être spirituels en tout, mais spirituel ça veut dire tout et n’importe quoi dans les oreilles du premier quidam venu : sur la tronche des magazines de filles, quand on dit spi tout se mélange joyeusement, relaxation, bien-être, déco et bouffe bio. Aaarrghhlll … Plus que jamais, le langage du spirituel est à reformuler. Faisons donc de ça notre responsabilité et notre appétit : ne pas perdre l’élan de le re-former, tenter de retrouver le sens originaire. Car bonheur, les paroles de l’Evangile ne fânent pas. Leurs images restent vives. Elles nous éclairent. Elles nous invitent à vivre au-delà de l’apparence. Elles indiquent ce qui, sans elles, resterait indicible.

« Le vent traverse le pré comme un colporteur proposant les dernières nouvelles, des mots tout aussi bien que des parfums de sureau, de suie, de buis, et des papillons turquoise. L’évidente catastrophe qui vit en chacun de nous prépare des grâces inouïes. Mais dans ce paysage sans hauteur, où le regard en montant ne rencontre que les nuages et rien qui les soutienne, qui est contraint de chercher en lui-même l’altitude ? »

J’ai une vraie affection amoureuse pour les images, et leur usage. Les images lorsque qu’on écrit, lorsqu’on parle. Les images comme un contexte, comme une aire de repos pour nos cerveaux saturés, comme un pur voyage. Le langage imagé véhicule les métaphores, ouvre le territoire du sensible, porte plus loin. Lorsque je les utilise en entretien ou en atelier d’écriture, c’est parce que je crois profondément qu’elles éveillent, qu’elles bouleversent, qu’elles choquent quelquefois, mais dans le sens tectonique. Nous pousser à aller plus loin, à changer le paysage. Ce que Jésus faisait, fait, fera. La force de son langage touche au fait que la parole imagée permet de donner réponse à cette forme d’inadéquation que l’être humain ressent si souvent face à la réalité spirituelle de ce monde. La parabole devient la virtuosité du message de Jésus : une parfaite continuation de ce lien entre visible et invisible, audible et indicible. L’essence même de la foi. Par l’image, Jésus donne à voir plus que le réel. Ajouté à cela le fait qu’en usant de ce langage, Jésus tient compte amoureusement de la singularité de l’autre en face de lui.

Mais alors, que s’est-il passé ? Préférons-nous le confort moite du bocal ? La chose un peu amniotique, qui ne contraint pas être responsable, qui nous tient (pense-t-on) dans une rassurante pureté ? Mais chers amis, notre désir de pureté est impossible à rassasier tant que nous restons sourds à l’effort de l’inconfort. En ligne droite de quoi, nous souffrons. Nombre d’entre nous, souffrons. De cette confondante défaillance du langage chrétien. De cette sidérante incapacité chronique du chrétien domestique d’entrer par le langage (mots, corps, voix, voies) dans l’intensité du relationnel. Et d’une foi vivante, créative, originale toucher à l’intensité du langage de Dieu en nous. Ce truc épatant qui transforme l’individu et l’introduit dans une dimension relationnelle nouvelle, une sphère langagière unique, une grammaire de vie inégalée. Toucher à ce langage, c’est apprendre à décoder la singularité épatante de l’humain. Et laisser naître l’élan d’enfin entendre, faire savoir, annoncer, proclamer cette divine et prodigieuse manifestation amoureuse.

Vincent Smetana
vincent smetana est musicien, auteur, acteur & photographe. Fasciné par l’écriture vivante, il bosse depuis plusieurs années comme auteur et metteur en scène, puis traducteur/adaptateur/doubleur en studio pour des séries documentaires & des cartoons, animateur d’ateliers d’écriture et thérapeute. En 2006, il initie la cellule speculoos, qui pousse divers projets musicaux, écriture vidéo, webTV, radio et projets de scène.
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La désespérante finitude des haricots en bocaux by Vincent Smetana is licensed under a Creative Commons Attribution-NonCommercial-ShareAlike 4.0 International
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